Un colloque sur la liberté d’apprendre au Luxembourg

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Petits aperçus d’une réunion de passionnés par les apprentissages autonomes, au colloque Free to Learn. Ce texte n’est pas la voix de l’Atelier des Possibles, mais un simple compte rendu de colloque par son auteur.

Hier j’ai fait la route jusqu’au Luxembourg pour assister à un colloque international dont le thème portait sur la liberté d’apprendre. Ci-dessous quelques bribes rapportées du moment, de ces échanges et ces points de vue qui m’aident à me conforter dans ces valeurs et cette idéologie qui m’habite aujourd’hui.

J’ai découvert le premier soir 2 orateurs.

 

L’enfant ?

Bertrand Stern, philosophe allemand, m’a mis face au postulat qui me fait tant remuer en ce moment : l’enfant. Un être pas encore mature ? Un humain mais pas vraiment ? Quels sont ses droits, ses obligations ? Je n’ai pu qu’adhérer à son plaidoyer pour sortir enfin de l’idéologie dictée par un modèle sociétal sclérosé car basé sur une école datant du temps des prussiens et de sa suite, le travail. Une personne est un sujet, et non un objet. Reconnaître ce fait pourrait changer beaucoup de chose car un sujet est libre d’apprendre. Il ne s’agit pas de renforcer l’existence d’une communauté, « les enfants », que l’on devrait protéger par des lois particulières. Les lois existantes peuvent protéger les droits de chaque être, y compris les moins âgés. Revoir le regard de la société sur l’état d’humain de bas âge pourrait vraisemblablement résoudre beaucoup de conflit sous-jacents. Redonnons leurs droits, et leur liberté, à chaque humain !

 

Quand la norme nous paralyse

Franziska Klinkigt nous a confronté au paradigme généré par la caractérisation d’un univers centré sur l’être humain comparé à celui centré sur une norme. Lorsque l’univers est décrit avec l’être humain en son centre, on comprend la nécessité de rester à l’écoute du rythme de chacun, accompagné par de la confiance et de l’amour, par d’autres êtres humains qui pourront le soutenir. L’être humain est spontanément autonome et se détermine lui même. Il est souverain et s’il le souhaite, peut se tourner vers l’extérieur pour demander de l’aide. Il a des besoins fondamentaux comme son besoin de sécurité, d’amour, d’empathie, d’autonomie, de liberté, de sens, … Il a des compétences propres qui peuvent l’amener à son succès. Il est, et s’entoure de personnes. Il peut apprendre. Il est un sujet actif.

Lorsque la norme remplace l’être humain, comme c’est le cas dans notre société, tous ces aspects sont laissés de coté et il devient acceptable de répondre non plus à des besoins mais à un emploi du temps ou une conduite, décidés par certains et acceptés par tous. L’enfant devient alors un objet qui doit recevoir une éducation et une socialisation imposée selon une organisation donnée, parfois par de la violence, pour permettre ce que la norme considère comme le meilleur développement. Il n’y a plus de confiance mais de l’inquiétude et de l’anxiété. L’enfant n’est plus, mais devient seulement quelque chose ou quelqu’un. L’apprentissage devient obligatoire, et on se focalise sur les déficiences. Des récompenses et des punitions régissent les comportements qui sont alors dirigés par d’autres. L’enfant prend un rôle et s’identifie à ce qu’on attend de lui.

 

 

 

Cette peinture de la société “normopathique”, rend compte du problème sociétal profond qui empêche les jeunes humains de poursuivre leur droit fondamental à avoir leur propre personnalité, pouvoir choisir leur façon d’apprendre. La liberté la plus importante est celle de pouvoir dire non, celle-ci même ne leur étant pas accordée. La liberté commencerait alors par un respect total des humains et de leurs choix, même pour les plus jeunes.

 

Le unschooling ou la vie ?

Le matin du samedi, j’ai apprécié écouter l’enthousiasme de Mélissa Plavis sur ce qu’est le « unschooling ». La vie, ou vivre dans le vaste monde, est un apprentissage bien plus ouvert que la restriction générée par le vocabulaire imposé par nos sociétés occidentalisées. Le terme unschooling dénonce simplement le “scolarocentrisme” de la société, et annonce simplement qu’on fait juste autrement.

Ce qui est généralement considéré comme du unschooling en France est avant tout un mode de vie, une attitude qui vise à sortir de la domination du point de vue du dominant. En tant qu’adulte dans la société, on peut refuser de conserver ce pouvoir arbitraire sur d’autres êtres aujourd’hui. Le unschooling, ce n’est pas ne pas suivre d’enseignement, c’est vivre ensemble, simplement. Cela nécessite en revanche un travail sur soi, qui passe par une déscolarisation pour réapprendre à vivre. D’ailleurs, plus le unschooling est « radical », plus le soucis écologique est important. L’écologie, c’est l’étude des relations entre des êtres hétérogènes. La diversité permet la résilience. C’est prendre soin des relations.

 

Être écologiste, c’est comprendre qu’on est au sein de l’environnement. C’est prendre soin des relations avec les autres, avec soi même, des relations avec ses enfants, avec les personnes plus âgées… Vivre ensemble en prenant soin de la relation, en sortant de la relation du point de vue du dominant. On ne peut pas ne pas vouloir être dominé et rester dans ce modèle capitaliste.

Est-ce un état accessible à tous ? Oui. Pas besoin d’être riche, d’avoir de diplôme. Il suffit de vivre. Et reprendre conscience de soi, de ce qu’on peut faire nous-mêmes, car on transmet qui on est et on vit qui on est. Il y a donc juste à être soi même et vivre.

 

Apprendre plutôt qu’être éduqué

Jean-Piere Lepri a remis en perspective la terminologie utilisée couramment, notamment par rapport à l’éducation, qui n’existe que parce qu’un éducateur conduit un éduqué. Pourquoi faudrait-il éduquer ? Des exemples témoignent que ce n’est pas parce que certains ont été éduqués qu’ils amènent la paix. Certes il est possible de rendre l’éducation agréable, mais celle-ci ne resterait-elle pas une jolie prison, aussi belle soit elle ? Pourquoi faudrait il éduquer ? Pour « son » bien ? Ne s’agit-il pas alors du « bien » propre à l’éducateur, celui que l’on veut pour l’autre ? Est-ce que je pourrais me passer de l’éducation ? Apprendre est une compétence innée. Si je n’apprends pas je meurs. Apprendre ne s’apprend pas, sinon comment j’apprends à apprendre ?

 

J’apprends par moi-même, personne n’apprend à ma place, mais j’apprends des autres et dans le milieu dans lequel je me trouve, et ce qui a du sens pour moi. Le besoin d’éducation n’est pas un besoin de l’éduqué mais de l’éducateur.

Le colloque s’est bouclé sur une réflexion animée concernant les questions suivantes :

Peut-on éradiquer l’analphabétisme fonctionnel ? Comment devenons-nous de grands lecteurs ?

Pour répondre à cela, Jean-Pierre Lepri nous a fait visionner 2 de ses vidéos (voir la chaine du CREA) pour nous expliquer les 3 façons (indépendantes) de lire.

  • Lire 1 : c’est transformer le lire écrit et reconnaître un son, pour comprendre le sens. Lettre à lettre et je sonorise, 9000 mots à l’heure.
  • Lire 2 : Je reconnais le mot et je le compare à ce mot que j’ai entendu et auquel j’ai attribué un sens pour donner un sens au nouveau mot. Il s’agit de reconnaître des mots que j’ai emmagasinés dans ma conscience phonémique (conscience du sens attaché à des mots).
  • Lire 3 : Je vois et je comprends directement. Je regarde directement le sens, ce qui me permets de lire 20 000 mots à l’heure, car je ne lis pas les mots mais je vois le sens et l’histoire se déroule. Je prends des bouts, je reviens, je ne lis pas tout. Je ne lis que ce dont j’ai besoin pour continuer mon histoire. Je vérifie des hypothèses. Je ne lis pas vraiment les 20 000 mots, mais je les comprends.

La discussion ensuite s’est tournée vers l’essence de nos cultures qui est de transférer une signification à travers un symbole. Lire et écrire sont innés. Un humain va naturellement dessiner pour laisser des traces. Le dessin, c’est la mère de tous les langages sociétaux écrits.

« Les analphabètes sont souvent des sachants d’autres choses qui connaissent beaucoup de choses. »

« L’écriture est un luxe. Le pouvoir appartient à ceux qui manipulent l’écrit et l’oral… pour l’instant. »

Dans la population des enfants en unschooling, quand on étudie leur écriture, on se rend compte que ce sont des personnes très structurées quand elles commencent à écrire. La lecture et l’écriture sont des conventions qui doivent être incorporées dans sa propre vie. Les gens qui découvrent l’écriture de façon personnelle au moment opportun de leur vie ont un besoin intime d’une écriture correcte, pas de grammaire, mais d’une orthographie correcte.

 

Et avec tout ça ? Je fais quoi ?

 

 

 

 

Ce qui m’emporte généralement, c’est cet élan d’empathie envers les autres et en particulier les échos des souffrances que peuvent vivre d’autres, certainement pour avoir moi-même souffert de cela enfant. Depuis que je suis maman cet élan s’est tourné vers ces jeunes gens que l’on appelle nos enfants. M’habite un enthousiasme débordant pour leur redonner les droits qu’ils devraient avoir en tant qu’êtres humains ; m’emportent des élans sans fin pour reconnaître leurs besoins et les faire admettre par mon entourage.

Lors de cette conférence, je me suis rendu compte qu’il ne servait à rien de vouloir changer le monde ou le regard que cette société “normopathique”, comme le dirait Franziska, porte sur l’enfance. L’important reste de vivre ce que je suis.

 

Ce que je veux vivre est une relation d’égal à égal avec les jeunes gens. Arrêter les dictats de ceux qui ont été éduqués et que manquent de se remettre en question… Entendre les enfants et leur donner le pouvoir qu’ils devraient avoir en tant qu’être humain, le pouvoir de choisir pour eux.

J’ai envie de proposer un espace riche où je pourrai être, vivre, et où les enfants pourront aussi être et vivre. Cet espace, réglementé par des règles qu’on établirait ensemble, ne doit pas forcement être obligatoire. Un espace qui pourrait commencer à la maison, pourrait passer par un lieu ressource comme celui d’une école démocratique ou tout lieu que les êtres humains pourraient utiliser pour se retrouver, échanger, partager, se sentir bien et vivre.

J’ai envie de faire connaitre au plus grand nombre ce nouveau possible : nous pouvons considérer les jeunes comme des êtres humains, avec les mêmes droits. Il est possible de laisser nos enfants vivre leur vie, de faire autrement que ce que est dicté par la norme, de faire comme il est bon, pour soi. L’école n’est pas obligatoire. La liberté est un droit. Nos enfants ont le droit d’être libres. Nous ne sommes pas obligé de les forcer à suivre un rythme qui ne leur convient pas, leur rabâcher des enseignements qui ne les intéressent pas et dont ils ne se souviendront plus, les contraindre dans une posture qui ne conviendrait à aucun être humain, si ce n’est celui qui le choisit.

Être soi-même, vivre, et être

J’ai appris qu’il ne s’agit pas de chercher à transmettre cette idée qui me paraît pourtant si fondamentale : que l’enfant est un être humain et qu’il faut qu’on le laisse vivre sans intention, sans croire que l’on sait pour lui ce qui est mieux pour sa vie. Car sa vie, qui sait ce qu’elle sera ? Qui sait ce que deviendra le monde ? Cherchons plutôt à vivre notre vie, et laissons celle des êtres plus jeunes libre d’intention. J’ai appris qu’il ne m’appartient pas de vouloir changer toutes ces croyances, car n’est ce pas vain de se retrouver face aux idéaux des autres, à ces murs fermés des croyances de chacun, dont eux seuls finalement seraient maîtres des clés pour ouvrir une porte vers un autre possible. Non, il m’appartient plutôt de vivre ce qui est une évidence pour moi. Être ce que je pense. J’ai donc envie de transmettre, non pas dans l’intention de faire changer les mentalités, mais simplement pour témoigner. J’ai donc envie de créer cet espace libre et “secure” pour mes enfants, qui leur permettrait de vivre simplement, et de partager ce que chacun veut partager. J’ai donc envie de continuer mon engagement dans ces structures associatives qui cherchent à crier à l’humanité entière qu’il est possible de penser différemment, qu’il est possible de faire autrement. Et que chacun est libre de choisir ce qui lui convient le mieux.

Je m’en retourne donc dans ma contrée, riche de ces beaux échanges, et motivée comme jamais pour être moi même, accepter que l’autre soit différent et vivre mes convictions.

Catherine

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